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Guiraudie : prolétariat, utopie, sexe et ounayes !

Guiraudie : prolétariat, utopie, sexe et ounayes !

Depuis maintenant plus de vingt ans, Alain Guiraudie, un des cinéastes les plus originaux et les plus injustement méconnus, nous livre ses films emplis de poésie étrange, d’accent chantant, de sexe, de communisme sous-jacent et de bien d’autres choses. A l’occasion de la sortie de son nouveau film ‘l’Inconnu du Lac’, le cinéma Galeries propose une rétrospective intégrale de son oeuvre.

Drôle d’animal que cet Alain Guiraudie. Le terme inclassable est utilisé souvent de façon abusive, dans ce cas-ci, il semble le seul approprié. En France, même si elles sont niées, dissimulées, chez la plupart de ses confrères, en filigrane de leurs oeuvres on sent quelques références, quelques influences. Guiraudie, lui, semble issu d’une génération spontanée, n’appartenir à aucune caste ou école connue du 7ème art. Et s’il y a certaines filiations possibles, elles viennent peut-être d’autres formes ; le cinéma de Guiraudie a souvent été qualifié de picaresque et c’est vrai qu’il y a un rapport avec cette ancienne forme de récit tout au travers de son oeuvre.

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Utopie est le mot qu’emploie le plus Guiraudie dans ses entretiens et c’est tout à fait justifié. Ses héros sont presque toujours à la recherche d’une liberté nouvelle, d’un agrandissement du champ des possibles. Cette quête d’un ailleurs à créer, à réinventer, cette obstination à repousser les impasses de l’existence parcourt encore et toujours son cinéma. Curly l’ado obstinément entreprenante du Roi de l’évasion, Frank (l’Inconnu du Lac) prêt à encourir tous les dangers pour vivre une attirance déraisonnable, les bandits de grand chemin des premières oeuvres, tous sont prêts à combattre les conventions de la société, à reculer leurs limites.

Ne pas accepter les règles de la société est certainement un début de conscience politique. Toujours Guiraudie, sans faire un cinéma ouvertement militant, distille quelques réflexions, quelques idées sur notre époque, sur ce qu’elle fait quotidiennement subir à son prolétariat, à ses classes dominées (Ce vieux rêve qui bouge). Et, si l’idée d’utopie existe toujours de façon aussi forte, une forme de pessimisme a, peu à peu, fait son apparition, trouvant son point culminant dans le récent L’inconnu du lac. Alors, la fuite est la dernière façon de ne pas subir le joug des puissants et autre bien pensants (Le roi de l’évasion). Guiraudie explique que cette vision plus sombre était presque inévitable après cinq années de Sarkozysme.

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La sexualité est un autre enjeu du cinéma de Guiraudie. Si au début de sa carrière, elle était encore discrète, au fur et à mesure de son travail, surtout depuis ‘Voici venu le temps’, son affirmation se fait plus présente, plus frontale. Dans ce cas-ci, il y a également chez le réalisateur français une originalité d’approche. L’homosexualité d’un grand nombre de personnages, pour décomplexée qu’elle soit, ne sera jamais résolument militante. Si un homme couche avec un autre homme c’est toujours une question de préférence, jamais de choix. Dans les usines, autour des lacs ou les petites villes de province l’homosexualité est parfaitement intégrée à la société, n’est plus remise en cause, encore moins jugée, vision qui peut sembler bien utopique au regard de certaines manifestations récentes en France.

Mais, il faut faire attention à ne pas réduire le cinéma de Guiraudie à sa seule dimension politico-philosophique. Les enjeux esthétiques eux également iront en se précisant, en se radicalisant au cours de l’oeuvre. Alors que dans ses premiers courts-métrages, on sent encore une hésitation dans la direction des acteurs, ou les cadrages, dès qu’il aborde les moyen-métrages et encore plus dans les longs métrages, le jeu détaché presque neutre des acteurs et le plan large seront omniprésents. Choix pertinent à plus d’un égard puisqu’il magnifie, met en évidence, la géographie du Sud de la France, mais aussi et surtout par sa cohérence avec le propos. L’être filmé, même seul est toujours inscrit dans une globalité, dans quelque chose de plus grand que lui.

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Enfin, on ne peut pas parler de Guiraudie sans se pencher sur l’étroit rapport qu’il entretient au langage. Guiraudie aime les mots plus que le réalisme ou le naturalisme. Pour lui, le cinéma ne doit pas être un juste reflet de l’existence. Il doit ouvrir des horizons fermés par la réalité. Les ounayes, à la chair délicieuse, tellement cruels pour leurs bergers ou les krobans tant convoités par les guerriers de poursuite n’existent sous cette appellation que dans le territoire imaginaire de Guiraudie. Pourtant sans difficulté on comprend à la vision, les métaphores qu’ils sous tendent. Comme souvent chez Guiraudie, choix artistiques et connotation politique se rejoignent. Si les prolétaires et certaines classes sociales parfois négligés sont mis à l’honneur c’est aussi par le langage utilisé qui leur donne une noblesse qu’on leur dénie trop régulièrement.

Bref, si vous aimez découvrir un art qui ose encore sortir des sentiers battus du marketing facile, n’hésitez pas à découvrir ou redécouvrir la filmographie de Guiraudie.

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