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Jean-Michel Basquiat, l’itinéraire d’une panthère

Jean-Michel Basquiat, l’itinéraire d’une panthère

Brillant, provocateur, original et torturé, Jean-Michel Basquiat a connu une ascension aussi fulgurante qu’inédite dans le monde de l’art du 20ème siècle. Sa vie et son œuvre avaient tout pour devenir un mythe moderne, et Feever a tenu pour vous à retracer l’histoire de cette étoile filante.

basquiatNé le 22 décembre 1960 dans un quartier de Brooklyn, le jeune Jean-Michel Basquiat est rapidement initié à l’art par sa mère, professeur d’anglais et d’espagnol, qui l’emmène dans les nombreux musées que compte New York. A l’âge de sept ans, un événement bouleverse le cours de son existence. Renversé par une voiture, il doit séjourner un moment à l’hôpital. Durant les longues heures où il est allité, il tourne et retourne les pages du fameux Gray’s Anatomy, reçu de sa mère. Les squelettes et organes illustrés dans ce manuel d’anatomie auront une importance capitale dans l’ensemble de l’œuvre du garçon. Engagé ensuite dans un parcours scolaire très moyen, il multiplie les changements d’établissements et entame son processus créatif.

Lorsqu’il se convertit à l’art du graffiti à la fin des années 70, sous le pseudonyme de SAMO (contraction de Same old shit), il délaisse les supports et les terrains new yorkais habituels, comme les gares et les stations de métro, pour se concentrer sur des spots visibles de SoHo et East Village, qui comme par hasard, sont des quartiers où démarrent la commercialisation de cet art urbain. N’évitant aucun paradoxe, il consacre la vie nocturne de son double à la création d’une religion factice, par opposition dogmatique à la société de consommation qui l’entoure. Preuve également que c’est un savant calculateur, il s’investit dans le graffiti au moment de l’explosion du mouvement pour s’en détourner dès que celui-ci s’essouffle.

Dans ses œuvres du début des années 80, alliant texte et image dans un mépris absolu des logiques et des cohérences graphiques, Basquiat rend régulièrement hommage à des grands sportifs afro-américains, dont la vie a été marquée par la réussite sportive mais également la ségrégation raciale. Qu’il s’agisse du sprinteur Jesse Owens, ou du boxeur Sugar Ray Robinson en passant par des joueurs de base-ball moins connus en Europe, tels que Hank Aaron ou Jackie Robinson, il les couronne littéralement à de nombreuses reprises. Victime lui aussi du racisme existant dans le milieu artistique américain, il place la rage de manière omniprésente dans ces compositions. La crème du jazz a également droit aux égards de cette tête brûlée, à travers des illustrations à la gloire de Charlie Parker et Miles Davis.

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Auréolé d’une petite renommée dans le milieu arty, l’autodidacte vit chez des amis et déambule dans les rues avec son allure excentrique et son comportement tapageur. Il fonde rapidement un collectif musical, baptisé Gray (une nouvelle référence au manuel de son enfance) et s’entiche des vedettes en quête de créativité et de concentré de coolitude. L’on croise autour de lui des gens comme David Bowie, Iggy Pop, Sid Vicious ou encore Brian Eno. C’est à cette période qu’il aura l’occasion de présenter officiellement et pour la première fois des œuvres dans le cadre d’expositions. René Ricard, un célèbre critique d’art, lui consacre alors un article qui assoit définitivement sa notoriété (The Radiant Child dans la revue Artforum) et sa cote s’envole. L’artiste afro-américain s’installe comme l’un des fers de lance du mouvement néo-expressionniste.

jean-michel-basquiat-peignantL’ascension de Basquiat s’inscrit dans un espace-temps précis, à savoir l’explosion de la marchandisation de l’art, la nouvelle branchitude des galeries, et la symbiose entre haute culture et culture populaire, parfaitement réalisée par Andy Warhol. Les codes changent, la place de galeriste revêt une importance nouvelle et le seul talent ne compte plus. Il faut désormais être capable de faire vivre une hype et Basquiat l’a compris mieux que personne. Expositions à Modène, à Zurich, et Tokyo, l’enfant terrible est au sommet du monde et devient un proche du maître qu’il idolâtre : Andy Warhol. Ce dernier lui loue un atelier, et les deux larrons voyagent ensemble à plusieurs reprises. En toute logique, ils finissent par créer des œuvres communes. Basquiat convainc même le boss de la Factory de se remettre à la peinture, qu’il n’avait plus pratiqué depuis une vingtaine d’années. Chacun profite de la notoriété de l’autre associée à la sienne, c’est du win-win.

Seulement, les critiques négatives reçues à leur présentation en 1985 entraînent la séparation des deux hommes. Basquiat continue son bonhomme de chemin, se comportant régulièrement de manière arrogante (casque audio vissé sur la tête durant le vernissage de ses expositions, rendez-vous avec des collectionneurs honorés en tenue de pyjama, etc.). Il se rend l’année suivante en Côte d’Ivoire, dans le cadre d’une exposition qui lui est consacrée à Abidjan. Ses calligraphies et ses tableaux ressemblent toujours à des cris de révolte, et des sommes de messages codifiés détachés de toute structure et de toute convention picturale. Le dessin d’enfant continue d’occuper une place prépondérante dans l’ensemble, marqué par une forme de brutalité. Plusieurs dizaines de références historiques, religieuses, mythologiques et culturelles sont également recensées dans l’ensemble de ses travaux, qui représentent plusieurs centaines de tableaux et plus de mille dessins.

La mort d’Andy Warhol le 22 février 1987 plonge l’enfant radieux dans une abîme de tristesse. Inconsolable durant des semaines, il consacre un triptyque à l’homme qui incarna pour lui une figure paternelle.  Un an après, il décide, à l’issue d’une exposition à Paris, de se rendre à nouveau en Côte d’Ivoire dans le but d’y habiter. Hélas, quelques jours avant le départ, Jean-Michel Basquiat succombe à une overdose dans son atelier, le 12 août 1988. Si certains observateurs estiment qu’il ne s’est jamais remis de la mort de Warhol, ni de l’échec de leur collaboration, d’autres évoquent les risques d’une vie d’excès menée sans aucune retenue, dans la droite ligne de quelques icônes musicales qui le fascinaient. Lui aussi décèdera à l’âge maudit de 27 ans, et lui aussi laissera une marque indélébile sur sa discipline. De tous les artistes que le monde contemporain compte de subversifs, de contestataires et de marginaux, très nombreux sont ceux qui ont été influencés par l’imagination étrange et féconde de Jean-Michel Basquiat.

MichaelHalsbandAndy Warhol and Jean-Michel Basquiat1985Gelatin Silver Print

 

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