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‘La Marche’, rencontre avec Nabil Ben Yadir

‘La Marche’, rencontre avec Nabil Ben Yadir

En pleine tournée promo marathon, une rencontre avec Nabil Ben Yadir qui après le succès des ‘Barons’ revient avec ‘La Marche’ un film choral à l’impressionnante distribution. On va voir comment il a géré la pression de ce nouveau statut, le fait d’être à la tête d’un ‘gros’ film français et quelques autres petites choses.

Crédit photo : La Marche – © 2013 / CHI-FOU-MI PRODUCTIONS / EUROPACORP / FRANCE 3 CINEMA / KISS FILMS / ENTRE CHIEN ET LOUP / L’ANTILOPE JOYEUSE
Photographes : Marcel Hartmann, Thomas Bremond.
 

_MG_4301 copieQui es-tu ?
Je suis Nabil Ben Yadir. Citoyen belge. Molenbeekois et réalisateur.

Le film raconte un moment d’histoire avec un grand H. Comment t’y es-tu pris pour en faire un vrai moment de cinéma ?
L’avantage que j’avais c’est que ce n’est pas mon histoire, l’histoire de mon pays. Je n’avais pas cette pression de me dire que je relatais un fait historique important. J’ai vu l’aspect cinématographique avant tout. Ils commencent à 30, ils finissent à 100.000. L’aspect historique je l’ai vu après. C’est avant tout l’histoire d’une bande de jeunes qui après une bavure décide d’organiser une marche pacifique. Déjà, pour moi ça c’est surréaliste. Moi, je ne crois pas que dans ces circonstances j’aurais pu organiser une marche non violente.

Quelles libertés as-tu prises par rapport aux faits ?
Le fait historique est le point de départ. Après, il faut construire des personnages. C’est ce qui m’intéressait : ces gens qui ne se seraient jamais croisés s’il n’y avait pas eu cette marche. Il fallait mettre des tensions entre eux. Il faut aussi des rires et de l’émotion. Ce sont des mecs de 18 ans, fallait pas oublier ça. Il y a une part de naïveté importante dans leur initiative d’organiser ça à une époque qui était quand même violente. L’été précédent, il y avait eu de nombreux crimes racistes. Pour eux c’était comme traverser une autoroute, les yeux fermés. Suivre ces gens naïfs m’intéressait.

Comment as-tu fait pour éviter le piège typique d’une reconstitution historique ? Le côté ‘regardez mon beau décor, regardez mes beaux costumes’…
C’est d’abord un film d’acteur. Il ne fallait pas que je prenne trop de place, il ne fallait pas que la veste soit trop belle. Il fallait que ce soit hyper vrai, redécorer des décors existants sur des petits détails. C’étaient des pauvres. Ils n’achetaient pas du neuf. Ils ne pouvaient pas se permettre d’être à la mode, même au niveau des fringues. Tout ça était décalé. Moi, ça me permettait de rentrer dans une époque de manière plus naturelle.

Qu’est-ce que tu connaissais, en tant que Belge, de l’histoire de La Marche ?
Je connaissais la fin, le rassemblement à Paris que j’ai d’ailleurs découvert plus tard. En 1983, j’avais trois et demi. Je me rappelais de SOS Racisme, de ‘Touche pas à mon pote‘. J’étais convaincu que c’était eux qui avaient fait cette marche. C’est après que j’ai su qu’ils n’avaient fait que la récupérer. Je m’en suis voulu d’avoir cru à cette fausse information. Puis, j’ai plongé avec les archives de l’INA des années 80, j’ai eu les vrais marcheurs avec moi qui me racontaient leur histoire. Plein de politiciens maintenant se targuent d’avoir été des marcheurs, j’ai regardé pendant deux ans des images de l’époque, je ne les ai vus nulle part…

Quelle est la résonance actuelle de ce film, selon toi ?
Suffit de regarder ce qui se passe à Anvers. L’égalité, le racisme sont des chantiers permanents. En France, c’est une catastrophe, on en est arrivé au point où on jette des bananes… Ils se lancent dans les fruits et légumes, c’est autre chose… Mais en Belgique, il y a aussi des choses qui se passent. J’ai entendu qu’à Anvers, ils voulaient prendre l’ADN des enfants pour trouver la trace des futurs criminels. Les gens disent ‘C’est magnifique‘. Ce film est d’actualité. Ce qui est dramatique c’est que ce film sera toujours d’actualité.

Vu le sujet, était-ce important d’en faire un film populaire ?
Évidemment. Pour moi les marcheurs ce sont les grands frères des Barons. Ceux qui se sont cassé le cul pour avoir quelque chose. Moi, ça me touche, cette histoire me concerne. Je ne voulais pas d’un biopic hyper lourd. Je n’allais pas demander à Olivier Gourmet de singer le vrai curé. J’ai tout de suite dit ‘on ne fera jamais mieux que les vrais, on ne fera jamais mieux qu’un documentaire, faut qu’on fasse différent‘. Le film populaire, je l’assume. C’est essentiel de croiser les gens dans une salle de cinéma. Je ne veux pas toucher tout le monde à tout prix, je ne baisserai pas mon froc pour dire ‘faut parler aux vieux, faut parler aux jeunes‘, mais en tout cas moi faut que ça me parle. Pour moi, le sens populaire c’est que tout le monde comprenne le message et le film.

La Marche est un film choral. Comment as-tu fait pour gérer l’équilibre des personnages, mais aussi les possibles ego de certains acteurs ?
C’est certain que tourner en permanence avec 10 comédiens est compliqué. L’équilibre des personnages on l’a dans le scénario. Le sujet m’a permis d’enlever tous les ego des comédiens avant même le tournage. La volonté de tourner en 35mm, le coût de la pellicule oblige aussi à faire des choix clairs. Le problème du numérique c’est qu’on met trois caméras et on filme tout. Pour moi, c’est de la télévision. C’est pour ça que je me suis battu pour que ce soit tourné en pellicule. Ce n’était pas non plus possible pour les comédiens de venir se voir derrière le combo. Je ne faisais jamais de vision de rushes. Ça restait entre moi et mon chef opérateur.

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Claire est un personnage qui m’intrigue, assez peu évoqué, on ne comprend pas toutes ses motivations. Est-ce une volonté d’écriture ?
Non, pour moi, c’est un personnage important qui raconte son histoire. Mais, elle vient suivre un mouvement. Elle est fraîche, elle arrive un peu comme une touriste, elle a ce regard-là, son histoire à elle, son homosexualité… C’est un des personnages les plus intéressants, parce qu’elle s’intéresse aux autres. Elle est curieuse et heureuse d’être là. Elle n’est pas militante. Elle devient militante. Elle n’aurait jamais organisé elle-même ce combat. Elle se dit que l’égalité c’est aussi elle. Elle exprime mon idée qu’il faut arrêter les clichés que le racisme ça touche une seule catégorie de personne.

Claire est aussi un des rares personnages qui a aucun moment ne songe à arrêter La Marche. Pourquoi ? Absence de peur ?
Oui, au début peut-être une absence de peur. Mais, même quand elle subit quelque chose de très violent, ce qui transparaît dans son personnage c’est que les vrais héros, ceux qui ont le plus de force et de courage ne sont pas nécessairement ceux qu’on imagine. A tout moment on aurait pu accepter qu’elle arrête. En plus, elle ne dit jamais ‘je vais rester’, elle ne dit simplement jamais ‘je vais partir‘. Elle le fait de manière naturelle. Pour ça Charlotte Le Bon, je la trouve magnifique, elle est dans un jeu aussi naturel. Ca me passionne cette héroïne à l’opposée finalement du personnage de Kheïra qui est dans la revendication permanente, mais qui se trouve surtout des excuses pour ne pas se regarder elle-même. Le contraste entre ces deux personnages féminins m’intéressait.

La Marche a disposé d’un budget conséquent, pour ton deuxième long métrage. Comment tu as fait pour que cela reste ton film ?
Le fait de garder ma patte, je le fais de manière très naturelle. C’est tellement évident que j’empêche les gens de m’imposer quoi que ce soit. Le sujet aidait aussi beaucoup et l’arrivée de Jamel Debouzze a donné une dernière clé de liberté. Quand Luc Besson a vu la version de montage, il n’a mis aucune forme de pression. Au début, tout le monde flippait un peu en se demandant ‘comment ce mec va gérer une aussi grosse machine ?‘. Mais, moi, je ne me la suis pas posée, cette question. Aussi parce que je savais pourquoi je voulais faire ce film-là. Je sais également pourquoi je travaille avec telle personne, je sais pourquoi je ne travaille pas avec telle ou telle personne.

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Est-ce que tu as d’autres projets ? Plus simples ? Un retour vers la Belgique ?
La Marche, même si cela n’a pas été simple toujours, ça a été rapide. Entre l’écriture et maintenant, il y a deux ans et demi. Les Barons c’était mon premier film, ça a pris dix ans. Mais le prochain devrait être plus simple. Il se fera en Belgique. Ce sera en flamand et en français, ce sera entre Anvers et Marchienne-au-Pont. C’est l’histoire de la Belgique, de façon contemporaine, avec un nationaliste flamand qui aimerait faire de la Wallonie un parking pour la Flandre.

Qu’est-ce qui te fait bander au cinéma ?
Les longs moments de silence. On n’en a plus. Tout va très vite. J’ai vu Gravity, il y a des silences tellement longs que les gens étaient gênés de manger du pop-corn parce qu’on les entendait.

Qu’est ce qui te fait bader au cinéma ?
Certaines personnes. Je ne vais pas donner le nom des acteurs. Certaines comédies françaises hyper-lourdes qui ont réussi à avoir 20 ou 30 millions d’euros, ça s’appelle un braquage. Il y a beaucoup de braquages pour l’instant. Ça, ça me fait chier.

 

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